
Le FIST (First International Shogi Tournament) est le premier tournoi amateur réunissant autant de nationalités différentes. Avec 32 joueurs de 27 pays différents, il ressemble à un championnat du monde amateur de Shogi. Ce tournoi rassemble le ou les meilleurs joueurs de chaque pays : 4 pour le Japon, 2 pour la Chine et les Etats-Unis, et 1 pour les autres pays.
Chaque pays est responsable du mode de sélection de son candidat. Pour la France, j'ai disputé un match avec Frédéric Pottier au mois de décembre 1998. Le premier de nous deux gagnant 3 parties se qualifie pour le voyage au Japon. Curieusement, deux autres représentants français font également le voyage : Joël et Almira Lautier. Joël est le meilleur joueur français d'échecs et est invité par la fédération japonaise de shogi pour donner une simultanée contre les meilleurs professionnels de shogi. Almira est également GMI aux échecs, elle représente la Moldavie.
Le calendrier est digne d'un voyage en France pour touristes japonais : le marathon se déroule en cinq jours à Tokyo sans oublier la récupération du décalage horaire. Avec un programme comme celui-là, il ne faut pas oublier de dormir dans l'avion, n'est-ce pas Almira ?
Nous arrivons le jeudi 17 juin à l'aéroport de Narita en début d'après-midi. Le temps à Tokyo en cette période de l'année est chaud et humide : je l'avais constaté à mes dépens 2 ans auparavant lors de ma participation au Ryu-O sen amateur. J'avais donc prévu de récupérer tranquillement du voyage au bord de la piscine de l'hôtel ANA (All Nippon Airways) à Tokyo. Mais c'était sans compter sur le passage en douane à l'aéroport : prévoyez plus d'une heure entre la sortie de l'avion et le lieu de ramassage des bagages. À l'aéroport Kansai à Osaka, quelques minutes suffisent pour cette formalité ! Narita est très éloigné du centre de Tokyo, nous arrivons donc à plus de 19h00 à l'hôtel, adieu la détente au bord de la piscine. Par contre, la pluie est bien au rendez-vous !
La première satisfaction du voyage vient de la présence de Toyokazu Miyamoto à notre arrivée à l'hôtel. Toyokazu a fait le voyage de son île au sud du Japon pour nous rendre visite pendant quelques jours. Lorsque l'on connaît le nombre annuel de jours de congés d'un Japonais, on en apprécie encore plus le geste. Le temps de déposer nos bagages dans la chambre confortable de l'hôtel et nous allons dîner avec d'anciens joueurs du club de Paris : en plus de Toyokazu, Taketoshi Toyoda et Terao Shinato nous accompagnent. Ces joueurs nous ont opposé beaucoup de résistance sur l'échiquier lors de leur séjour en France ! Nous avons beaucoup appris à leur contact, plus particulièrement avec le presque invincible Toyokazu !
Le vendredi matin, Toyokazu nous emmène, Matt et moi à Shogi Kaikan, Tokyo. Shogi Kaikan est la Mecque du joueur de Shogi : c'est le siège de la fédération japonaise, on peut y acheter du matériel et y jouer toute la journée. Après le règlement d'un droit d'entrée, l'hôtesse d'accueil organise les appariements entre les joueurs de même niveau. Il y a 2 ans, j'avais séjourné dans l'immeuble pendant près d'une semaine sans même y jouer une seule partie ! Les parties sont si prenantes que nous oublions même d'aller manger. C'est donc l'estomac presque vide que nous nous rendons au tirage au sort protocolaire des groupes : les 32 joueurs du tournoi sont répartis en 8 groupes de 4 compétiteurs. Chaque groupe comprend un membre de chaque zone géographique préalablement définie par les organisateurs. L'existence de ces 4 zones évite la possibilité de faire jouer 2 joueurs qui se connaissent déjà dès la phase de qualification.
Le soir de ce vendredi 18 juin est organisée la cérémonie d'ouverture du festival. Après un discours du président de la fédération japonaise, Tatsuya Futakami, 9 Dan et du représentant de l'ambassade de France au Japon, nous rencontrons les professionnels présents dans la salle. Avant d'arriver à Tokyo, je m'attendais à un grand tournoi pour amateurs dans le cadre d'un festival de shogi, la qualité des personnes présentes dans cette cérémonie modifie cette idée et j'ai l'impression de prendre part à un tournoi organisé pour des professionnels : imaginez un lieu où tous les champions du monde sont présents. Une telle idée est réellement inimaginable aux échecs, les rivalités y sont trop fortes, trop de problèmes d'organisation se posent, Bobby Fischer refuserait systématiquement.
Au shogi, c'est possible et je les ai tous sous les yeux : après avoir aperçu Harada lors de mon arrivée, je peux discuter avec Yoshiharu Habu qui a fait de très grands progrès en anglais depuis sa venue à Paris lors du Ryu-O sen en octobre 1994. Je retrouve Yasumitsu Sato, Meijin et Koji Tanigawa, son challenger lors du match pour le titre de Meijin dont la 7e et décisive partie s'est terminée le jeudi 17, soit la veille de la cérémonie d'ouverture du festival ! Malgré sa déception, Koji Tanigawa est présent en kimono des grandes occasions ! Depuis, il a gagné le titre de Kisei et reste en course pour le titre de Oi. Le grand Makoto Nakahara vient me parler de ses nombreux séjours à Paris. Les Japonais aiment beaucoup notre ville, d'ailleurs Koji Tanigawa y a effectué son voyage de noces. Si seulement l'un de ces champions venait nous rencontrer au club ! Je fais également la connaissance de Kunio Yonenaga. Teruichi Aono me rappelle son voyage à Lille et Yaichio Ono sa simultanée à Paris. Je retrouve également Toshiyuki Moriuchi qui a fait plusieurs voyages en France pour jouer aux échecs. Beaucoup d'autres professionnels sont présents. Cette soirée est l'occasion d'échanger nos cartes de visite, à condition de ne pas les oublier, n'est ce pas Matt ? J'en ai préparé une cinquantaine avant de partir, il ne m'en reste plus qu'une poignée.
Le matin du samedi 19 juin, je prends réellement conscience de l'importance du festival dans la vie culturelle de la ville de Tokyo. Bien plus qu'un tournoi pour amateurs, le FIST est organisé comme un événement majeur : Sa Majesté Impériale, le Prince Tomohito de Mikasa lit le discours d'ouverture du tournoi. La portée de l'événement est internationale : le quotidien français le plus célèbre, Le Monde, publie un article en première page dans son édition du 24 juin, quelques jours après la fin du festival.
Les parties qualificatives sont prévues à 11h du matin. Dans chaque groupe, le joueur numéro 1 joue contre le numéro 2, le numéro 3 contre le numéro 4. Les vainqueurs se rencontrent ainsi que les perdants. Le joueur à 2 victoires est automatiquement qualifié, le joueur à 2 défaites est automatiquement éliminé. Les deux joueurs avec 1 victoire et 1 défaite se départagent, même s'ils ont déjà joué ensemble.
Je fais partie d'un groupe facile, mes deux parties se terminent donc rapidement, ce qui me laisse la possibilité d'assister aux autres rencontres. Almira a appris les règles du jeu à Paris seulement un mois avant le début du festival, elle fait partie d'un groupe difficile : elle joue ses deux parties contre Les Blackstock, 3 Dan et George Fernandez, 4 Dan. Malgré son manque d'expérience, elle se débrouille très bien, sa pratique des échecs à haut niveau lui rend un grand service sur l'échiquier.
Dans un autre groupe, Matt Casters a nettement l'avantage dans sa première partie contre Larry Kaufman mais ne réussit pas à concrétiser sa position. À l'issue des rondes qualificatives, le fort représentant japonais Takahiro Hayashi, 6 Dan et seulement 22 ans affirme sa position de favori du tournoi. Parmi les 8 membres de la zone géographique européenne, 6 franchissent l'étape des qualifications.
Les conditions de jeu sont exemplaires, dignes de parties professionnelles : l'aire de jeu autour de chaque table est délimitée par des chaînes blanches pour empêcher les spectateurs de gêner les joueurs, une personne à chaque échiquier est chargée de noter la partie à la place des joueurs. Dans la finale, les joueurs n'appuient même plus sur la pendule, une autre personne s'en charge à leur place. Cette qualité d'organisation est digne des professionnels. Même Reijer regrette de ne pas avoir fait le déplacement en Europe pour décrocher sa qualification pour les Pays-Bas.
En fin d'après-midi, les 8e de finale se déroulent sur l'échiquier, je perds ma partie contre Boris Mirnik, le champion d'Europe en titre. Boris ne m'avait jamais battu auparavant ! Je manque d'inspiration sur l'échiquier. Matt crée la surprise en venant à bout du représentant brésilien, 6 Dan.
À l'issue de cette première journée, il ne reste plus que 8 joueurs en course pour le titre dont Matt Casters dont la joie se lit sur son visage. Toshio Miyata, 7 Dan pro nous invite, Matt et moi, à passer la soirée ensemble. Lors de mon premier voyage au Japon, j'ai déjà apprécié la compagnie et la gaieté de ce joueur professionnel. Nous allons dîner dans un bar yogitori, c'est un petit restaurant, typiquement japonais dans lequel les gens s'entassent pour déguster des brochettes de toutes sortes. C'est vraiment bon, je vous conseille d'y aller. La soirée se termine dans le club de Toshio Miyata. Il nous oppose à de forts joueurs : la première partie se déroule très bien pour moi, je sors vainqueur d'un yokofudori contre un 5 Dan. Si seulement j'avais été aussi inspiré dans l'après-midi ! Je rencontre alors une jeune joueuse 4 Dan qui a un jeu très vivant sur l'échiquier. Sa détermination vient à bout des complications de nos deux parties. Je rencontre alors un très jeune joueur 5 Kyu pro faisant partie de la shoreikai. Il est vraiment fort, je ne peux rien construire de décisif contre lui. De son côté Matt a épuisé son capital de réussite de la journée, il perd toute ses parties mais conserve tous ses espoirs pour les parties du lendemain.

Une partie rapide dans le club de Toshio Miyata
contre un jeune joueur 5 kyu pro de la shoreikai
avec Terao Manabu, attentif à la partie :-)
Le dimanche 20 juin, le tournoi se poursuit par les quarts de finales : Matt vient à bout de la représentante des Philippines et Larry Kaufman prend le meilleur sur Boris Mirnik. Dans les demies finales, Larry bat Kenji Niwa, un très jeune joueur japonais 5 Dan de 11 ans et Matt ne peut rien faire contre le meilleur joueur du tournoi Takahiro Hayashi. Matt termine donc à la 3e place ex æquo du tournoi. Cette performance lui vaut la remise d'un diplôme lors de la cérémonie de clôture du tournoi par Tatsuya Futakami, 9 Dan. La finale voit la victoire de Takahiro Hayashi contre Larry Kaufman dans une partie assez serrée.
Ce dimanche, d'anciens amis viennent nous rendre visite au tournoi : Shuji Takahara, Tomohiko Ueda et Teruyoshi Hayamizu. Je regrette seulement de ne pas avoir eu plus de temps à leur consacrer. Beaucoup d'événements sont organisés en même temps, il est difficile de tout voir : un championnat rassemblant les meilleurs programmes sur ordinateur, une rencontre entre Yasumitsu Sato, Meijin et Yoshiharu Habu, 4 couronnes, des parties en simultanée professionnels contre amateur. Il y a même des conférences sur le shogi.
Le matin du lundi 21 juin est libre ! Nous en profitons pour visiter l'un des endroits les plus appréciés de Tokyo : les jardins de l'ancien palais impérial près du parc de Yoyogi. De nombreux peintres et photographes conservent à leur manière l'image des iris en fleur. Après une rapide visite du temple Meiji, nous retournons à pied à l'hôtel juste à temps pour le départ vers l'ambassade de France.
L'ambassade de France à Tokyo est une très belle propriété : le domaine d'un seigneur a été offert en 1929 par le Japon à la France suite à la destruction de l'ambassade précédente. Le bâtiment actuel a été reconstruit en 1950, le soleil met vraiment en valeur le domaine, alors que la pluie nous a accompagné pendant les 4 premiers jours de notre séjour. Pendant toute l'après-midi, je me sens à la maison : j'ai de nombreuses occasions de parler ma langue natale, un Japonais récite des poèmes français et des chansons françaises sous la conduite d'une pianiste japonaise. Joël Lautier donne une simultanée d'échecs contre les meilleurs joueurs de shogi : Yasumitsu Sato, Yoshiharu Habu et Toshiyuki Moriuchi. Joël sort victorieux de ces trois parties, ce qui donne l'occasion au président de la fédération japonaise de nous expliquer les 2 sens du mot " campai ", le premier est de circonstance lorsque l'on boit une coupe de Champagne, le deuxième signifie " défaite " et s'applique parfaitement au résultat de la simultanée d'échecs de cet après-midi. Cette simultanée est le résultat des efforts de Jacques Pineau. Jacques vit depuis 14 ans au Japon, il est lui-même fort joueur d'échecs et entraîne Yasumitsu Sato, Yoshiharu Habu et Toshiyuki Moriuchi dans son club d'échecs d'Asaka. Cette rencontre entre le meilleur joueur français d'échecs et les meilleurs joueurs de shogi fait l'unanimité et rendez-vous est pris l'année prochaine pour une nouvelle rencontre.
Ce festival se termine par une réception présidée par l'ISPS. L'ISPS est une association dont le but est la popularisation du shogi dans le monde entier. Les membres de l'ISPS ont été très présents et disponibles tout au long du festival. C'est la dernière occasion avant le départ de retrouver d'anciennes connaissances comme Mr Ito, 5 Dan qui a remporté tous les tournois auxquels il a participé en Europe il y a une quinzaine d'années.
L'organisation de ce premier festival est un succès complet qui fera date dans le développement du shogi à l'échelle mondiale. La fédération japonaise de shogi, avec la participation d'un grand nombre d'organisations importantes a organisé le plus grand événement impliquant la participation active du shogi amateur.
Ce festival matérialise une nouvelle étape du développement du jeu. Il nous a donné la possibilité de mieux nous connaître nous-même en plaçant des visages sur les noms des messages échangés sur la liste de discussion shogi-l. Prenons rendez-vous pour la prochaine édition du Festival International de Shogi, les places qualificatives seront encore plus difficiles à conquérir !